PAUL VERLAINE — VARIANTES DES ÉDITIONS FOURNIES Les poèmes correspondants figurent une seule fois dans le catalogue. Cette annexe conserve le texte intégral de l’autre édition lorsque ses mots diffèrent. Les variantes ne sont pas attribuées à un autre auteur. ## Prologue Paul Verlaine Verlaine_-_Poemes-saturniens_310.epub Texte alternatif au poème 1000466 Dans ces temps fabuleux, les limbes de l’histoire, Où les fils de Raghû, beaux de fard et de gloire, Vers la Ganga régnaient leur règne étincelant, Et, par l’intensité de leur vertu troublant Les Dieux et les Démons et Bhagavat lui-même, Augustes, s’élevaient jusqu’au Néant suprême, Ah ! la terre et la mer et le ciel, purs encor Et jeunes, qu’arrosait une lumière d’or Frémissante, entendaient, apaisant leurs murmures De tonnerres, de flots heurtés, de moissons mûres, Et retenant le vol obstiné des essaims, Les Poètes sacrés chanter les Guerriers saints, Cependant que le ciel et la mer et la terre Voyaient, – rouges et las de leur travail austère, S’incliner, pénitents fauves et timorés, Les Guerriers saints devant les Poètes sacrés ! Une connexité grandiosement alme Liait le Kçhatrya serein au Chanteur calme, Valmiki l’excellent à l’excellent Rama : Telles sur un étang deux touffes de padma. – Et sous tes cieux dorés et clairs, Hellas antique, De Spartè la sévère à la rieuse Attique, Les Aèdes, Orpheus, Alkaïos, étaient Encore des héros altiers, et combattaient. Homéros, s’il n’a pas, lui, manié le glaive, Fait retentir, clameur immense qui s’élève, Vos échos jamais las, vastes postérités, D’Hektôr, et d’Odysseus, et d’Akhilleus chantés. Les héros à leur tour, après les luttes vastes, Pieux, sacrifiaient aux neuf Déesses chastes, Et non moins que de l’art d’Arès furent épris De l’Art dont une Palme immortelle est le prix, Akhilleus entre tous ! Et le Laërtiade Dompta, parole d’or qui charme et persuade, Les esprits et les cœurs et les âmes toujours, Ainsi qu’Orpheus domptait les tigres et les ours. – Plus tard, vers des climats plus rudes, en des ères Barbares, chez les Francs tumultueux, nos pères, Est-ce que le Trouvère héroïque n’eut pas Comme le Preux sa part auguste des combats ? Est-ce que, Théroldus ayant dit Charlemagne, Et son neveu Roland resté dans la montagne, Et le bon Olivier et Turpin au grand cœur, En beaux couplets et sur un rythme âpre et vainqueur, Est-ce que, cinquante ans après, dans les batailles, Les durs Leudes perdant leur sang par vingt entailles, Ne chantaient pas le chant de geste sans rivaux De Roland et de ceux qui virent Roncevaux Et furent de l’énorme et suprême tuerie, Du temps de l’Empereur à la barbe fleurie ?… – Aujourd’hui, l’Action et le Rêve ont brisé Le pacte primitif par les siècles usé, Et plusieurs ont trouvé funeste ce divorce De l’Harmonie immense et bleue et de la Force. La Force, qu’autrefois le Poète tenait En bride, blanc cheval ailé qui rayonnait, La Force, maintenant, la Force, c’est la Bête Féroce bondissante et folle et toujours prête À tout carnage, à tout dévastement, à tout Égorgement, d’un bout du monde à l’autre bout ! L’Action qu’autrefois réglait le chant des lyres, Trouble, enivrée, en proie aux cent mille délires Fuligineux d’un siècle en ébullition, L’Action à présent, – ô pitié ! – l’Action, C’est l’ouragan, c’est la tempête, c’est la houle Marine dans la nuit sans étoiles, qui roule Et déroule parmi des bruits sourds l’effroi vert Et rouge des éclairs sur le ciel entrouvert ! – Cependant, orgueilleux et doux, loin des vacarmes De la vie et du choc désordonné des armes Mercenaires, voyez, gravissant les hauteurs Ineffables, voici le groupe des Chanteurs Vêtus de blanc, et des lueurs d’apothéoses Empourprent la fierté sereine de leurs poses : Tous beaux, tous purs, avec des rayons dans les yeux, Et sous leur front le rêve inachevé des Dieux ! Le monde, que troublait leur parole profonde, Les exile. À leur tour ils exilent le monde ! C’est qu’ils ont à la fin compris qu’il ne faut plus Mêler leur note pure aux cris irrésolus Que va poussant la foule obscène et violente, Et que l’isolement sied à leur marche lente. Le Poète, l’amour du Beau, voilà sa foi, L’Azur, son étendard, et l’Idéal, sa loi ! Ne lui demandez rien de plus, car ses prunelles, Où le rayonnement des choses éternelles A mis des visions qu’il suit avidement, Ne sauraient s’abaisser une heure seulement Sur le honteux conflit des besognes vulgaires Et sur vos vanités plates ; et si naguères On le vit au milieu des hommes, épousant Leurs querelles, pleurant avec eux, les poussant Aux guerres, célébrant l’orgueil des Républiques Et l’éclat militaire et les splendeurs auliques Sur la kithare, sur la harpe et sur le luth, S’il honorait parfois le présent d’un salut Et daignait consentir à ce rôle de prêtre D’aimer et de bénir, et s’il voulait bien être La voix qui rit ou pleure alors qu’on pleure ou rit, S’il inclinait vers l’âme humaine son esprit, C’est qu’il se méprenait alors sur l’âme humaine. – Maintenant, va, mon Livre, où le hasard te mène ! ## Effet de nuit Paul Verlaine Verlaine_-_Poemes-saturniens_310.epub Texte alternatif au poème 1000478 La nuit. La pluie. Un ciel blafard que déchiquette De flèches et de tours à jour la silhouette D’une ville gothique éteinte au lointain gris. La plaine. Un gibet plein de pendus rabougris Secoués par le bec avide des corneilles Et dansant dans l’air noir des gigues nonpareilles, Tandis que leurs pieds sont la pâture des loups. Quelques buissons d’épine épars, et quelques houx Dressant l’horreur de leur feuillage à droite, à gauche, Sur le fuligineux fouillis d’un fond d’ébauche. Et puis, autour de trois livides prisonniers Qui vont pieds nus, deux cent vingt-cinq pertuisaniers En marche, et leurs fers droits, comme des fers de herse, Luisent à contresens des lances de l’averse. ## Nuit du Walpurgis classique Paul Verlaine Verlaine_-_Poemes-saturniens_310.epub Texte alternatif au poème 1000483 C’est plutôt le sabbat du second Faust que l’autre. Un rythmique sabbat, rythmique, extrêmement Rythmique. – Imaginez un jardin de Lenôtre, Correct, ridicule et charmant. Des ronds-points ; au milieu, des jets d’eau ; des allées Toutes droites ; sylvains de marbre ; dieux marins De bronze ; çà et là, des Vénus étalées ; Des quinconces, des boulingrins ; Des châtaigniers ; des plants de fleurs formant la dune ; Ici, des rosiers nains qu’un goût docte effila ; Plus loin, des ifs taillés en triangle. La lune D’un soir d’été sur tout cela. Minuit sonne, et réveille au fond du parc aulique Un air mélancolique, un sourd, lent et doux air De chasse : tel, doux, lent, sourd et mélancolique, L’air de chasse de Tannhauser. Des chants voilés de cors lointains où la tendresse Des sens étreint l’effroi de l’âme en des accords Harmonieusement dissonants dans l’ivresse ; Et voici qu’à l’appel des cors S’entrelacent soudain des formes toutes blanches, Diaphanes, et que le clair de lune fait Opalines parmi l’ombre verte des branches, – Un Watteau rêvé par Raffet ! – S’entrelacent parmi l’ombre verte des arbres D’un geste alangui, plein d’un désespoir profond, Puis, autour des massifs, des bronzes et des marbres Très lentement dansent en rond. – Ces spectres agités, sont-ce donc la pensée Du poète ivre, ou son regret, ou son remords, Ces spectres agités en tourbe cadencée, Ou bien tout simplement des morts ? Sont-ce donc ton remords, ô rêvasseur qu’invite L’horreur, ou ton regret, ou ta pensée, – hein ? – tous Ces spectres qu’un vertige irrésistible agite, Ou bien des morts qui seraient fous ? – N’importe ! ils vont toujours, les fébriles fantômes, Menant leur ronde vaste et morne et tressautant Comme dans un rayon de soleil des atomes, Et s’évaporent à l’instant Humide et blême où l’aube éteint l’un après l’autre Les cors, en sorte qu’il ne reste absolument Plus rien – absolument – qu’un jardin de Lenôtre, Correct, ridicule et charmant. ## Le Rossignol Paul Verlaine Verlaine_-_Poemes-saturniens_310.epub Texte alternatif au poème 1000486 Comme un vol criard d’oiseaux en émoi, Tous mes souvenirs s’abattent sur moi, S’abattent parmi le feuillage jaune De mon cœur mirant son tronc plié d’aune Au tain violet de l’eau des Regrets Qui mélancoliquement coule auprès, S’abattent, et puis la rumeur mauvaise Qu’une brise moite en montant apaise, S’éteint par degrés dans l’arbre, si bien Qu’au bout d’un instant on n’entend plus rien, Plus rien que la voix célébrant l’Absente, Plus rien que la voix – ô si languissante ! – De l’oiseau que fut mon Premier Amour, Et qui chante encor comme au premier jour ; Et dans la splendeur triste d’une lune Se levant blafarde et solennelle, une Nuit mélancolique et lourde d’été, Pleine de silence et d’obscurité, Berce sur l’azur qu’un vent doux effleure L’arbre qui frissonne et l’oiseau qui pleure. ## Femme et Chatte Paul Verlaine Verlaine_-_Poemes-saturniens_310.epub Texte alternatif au poème 1000487 Elle jouait avec sa chatte, Et c’était merveille de voir La main blanche et la blanche patte S’ébattre dans l’ombre du soir. Elle cachait – la scélérate ! – Sous ses mitaines de fil noir Ses meurtriers ongles d’agate, Coupants et clairs comme un rasoir. L’autre aussi faisait la sucrée Et rentrait sa griffe acérée, Mais le diable n’y perdait rien… Et dans le boudoir où, sonore, Tintait son rire aérien Brillaient quatre points de phosphore. ## Jésuitisme Paul Verlaine Verlaine_-_Poemes-saturniens_310.epub Texte alternatif au poème 1000488 Le Chagrin qui me tue est ironique, et joint Le sarcasme au supplice, et ne torture point Franchement, mais picote avec un faux sourire Et transforme en spectacle amusant mon martyre, Et sur la bière où gît mon Rêve mi-pourri Beugle un De Profundis sur l’air du Traderi. C’est un Tartuffe qui, tout en mettant des roses Pompons sur les autels des Madones moroses, Tout en faisant chanter à des enfants de chœur Ces cantiques d’eau tiède où se baigne le cœur, Tout en amidonnant ces guimpes amoureuses Qui serpentent au corps sacré des Bienheureuses, Tout en disant à voix basse son chapelet, Tout en passant la main sur son petit collet, Tout en parlant avec componction de l’âme, N’en médite pas moins ma ruine, – l’infâme ! ## La Chanson des Ingénues Paul Verlaine Verlaine_-_Poemes-saturniens_310.epub Texte alternatif au poème 1000489 Nous sommes les Ingénues Aux bandeaux plats, à l’œil bleu, Qui vivons, presque inconnues, Dans les romans qu’on lit peu. Nous allons entrelacées, Et le jour n’est pas plus pur Que le fond de nos pensées, Et nos rêves sont d’azur ; Et nous courons par les prés, Et rions et babillons Des aubes jusqu’aux vesprées, Et chassons aux papillons ; Et des chapeaux de bergères Défendent notre fraîcheur, Et nos robes – si légères – Sont d’une extrême blancheur ; Les Richelieux, les Caussades Et les chevaliers Faublas Nous prodiguent les œillades, Les saluts et les « hélas ! » Mais en vain, et leurs mimiques Se viennent casser le nez Devant les plis ironiques De nos jupons détournés ; Et notre candeur se raille Des imaginations De ces raseurs de muraille, Bien que parfois nous sentions Battre nos cœurs sous nos mantes À des pensers clandestins, En nous sachant les amantes Futures des libertins. ## Une grande dame Paul Verlaine Verlaine_-_Poemes-saturniens_310.epub Texte alternatif au poème 1000490 Belle « à damner les saints », à troubler sous l’aumusse Un vieux juge ! Elle marche impérialement. Elle parle – et ses dents font un miroitement – Italien, avec un léger accent russe. Ses yeux froids où l’émail sertit le bleu de Prusse Ont l’éclat insolent et dur du diamant. Pour la splendeur du sein, pour le rayonnement De la peau, nulle reine ou courtisane, fût-ce Cléopâtre la lynce ou la chatte Ninon, N’égale sa beauté patricienne, non ! Vois, ô bon Buridan : « C’est une grande dame ! » Il faut – pas de milieu ! – l’adorer à genoux, Plat, n’ayant d’astre aux cieux que ses lourds cheveux roux Ou bien lui cravacher la face, à cette femme ! ## Monsieur Prudhomme Paul Verlaine Verlaine_-_Poemes-saturniens_310.epub Texte alternatif au poème 1000491 Il est grave : il est maire et père de famille. Son faux-col engloutit son oreille. Ses yeux Dans un rêve sans fin flottent insoucieux, Et le printemps en fleurs sur ses pantoufles brille. Que lui fait l’astre d’or, que lui fait la charmille Où l’oiseau chante à l’ombre, et que lui font les cieux, Et les prés verts et les gazons silencieux ? Monsieur Prudhomme songe à marier sa fille Avec monsieur Machin, un jeune homme cossu. Il est juste-milieu, botaniste et pansu. Quant aux faiseurs de vers, ces vauriens, ces maroufles, Ces fainéants barbus, mal peignés, il les a Plus en horreur que son éternel coriza, Et le printemps en fleurs brille sur ses pantoufles. ## Çavitri Paul Verlaine Verlaine_-_Poemes-saturniens_310.epub Texte alternatif au poème 1000493 (MAHA-BARATTA.) Pour sauver son époux, Çavitrî fit le vœu De se tenir trois jours entiers, trois nuits entières, Debout, sans remuer jambes, buste ou paupières : Rigide, ainsi que dit Vyaça, comme un pieu. Ni, Çurya, tes rais cruels, ni la langueur Que Tchandra vient épandre à minuit sur les cimes Ne firent défaillir, dans leurs efforts sublimes, La pensée et la chair de la femme au grand cœur. – Que nous cerne l’Oubli, noir et morne assassin, Ou que l’Envie aux traits amers nous ait pour cibles, Ainsi que Çavitrî faisons-nous impassibles, Mais, comme elle, dans l’âme ayons un haut dessein. ## Sub urbe Paul Verlaine Verlaine_-_Poemes-saturniens_310.epub Texte alternatif au poème 1000494 Les petits ifs du cimetière Frémissent au vent hiémal, Dans la glaciale lumière. Avec des bruits sourds qui font mal, Les croix de bois des tombes neuves Vibrent sur un ton anormal. Silencieux comme des fleuves, Mais gros de pleurs comme eux de flots, Les fils, les mères et les veuves Par les détours du triste enclos S’écoulent, – lente théorie, – Au rythme heurté des sanglots. Le sol sous les pieds glisse et crie, Là-haut de grands nuages tors S’échevèlent avec furie. Pénétrant comme le remords, Tombe un froid lourd qui vous écœure Et qui doit filtrer chez les morts, Chez les pauvres morts, à toute heure Seuls, et sans cesse grelottants, – Qu’on les oublie ou qu’on les pleure ! – Ah ! vienne vite le Printemps, Et son clair soleil qui caresse, Et ses doux oiseaux caquetants ! Refleurisse l’enchanteresse Gloire des jardins et des champs Que l’âpre hiver tient en détresse ! Et que, – des levers aux couchants, – L’or dilaté d’un ciel sans bornes Berce de parfums et de chants, Chers endormis, vos sommeils mornes ! ## Sérénade Paul Verlaine Verlaine_-_Poemes-saturniens_310.epub Texte alternatif au poème 1000495 Comme la voix d’un mort qui chanterait Du fond de sa fosse, Maîtresse, entends monter vers ton retrait Ma voix aigre et fausse. Ouvre ton âme et ton oreille au son De ma mandoline : Pour toi j’ai fait, pour toi, cette chanson Cruelle et câline. Je chanterai tes yeux d’or et d’onyx Purs de toutes ombres, Puis le Léthé de ton sein, puis le Styx De tes cheveux sombres. Comme la voix d’un mort qui chanterait Du fond de sa fosse, Maîtresse, entends monter vers ton retrait Ma voix aigre et fausse. Puis je louerai beaucoup, comme il convient, Cette chair bénie Dont le parfum opulent me revient Les nuits d’insomnie. Et pour finir, je dirai le baiser De ta lèvre rouge, Et ta douceur à me martyriser, – Mon Ange ! – ma Gouge ! Ouvre ton âme et ton oreille au son De ma mandoline : Pour toi j’ai fait, pour toi, cette chanson Cruelle et câline. ## Nevermore Paul Verlaine Verlaine_-_Poemes-saturniens_310.epub Texte alternatif au poème 1000497 Allons, mon pauvre cœur, allons, mon vieux complice, Redresse et peints à neuf tous tes arcs triomphaux ; Brûle un encens ranci sur tes autels d’or faux ; Sème de fleurs les bords béants du précipice ; Allons, mon pauvre cœur, allons, mon vieux complice ! Pousse à Dieu ton cantique, ô chantre rajeuni ; Entonne, orgue enroué, des Te Deum splendides ; Vieillard prématuré, mets du fard sur tes rides ; Couvre-toi de tapis mordorés, mur jauni ; Pousse à Dieu ton cantique, ô chantre rajeuni. Sonnez, grelots ; sonnez, clochettes ; sonnez, cloches ! Car mon rêve impossible a pris corps, et je l’ai Entre mes bras pressé : le Bonheur, cet ailé Voyageur qui de l’Homme évite les approches, – Sonnez, grelots ; sonnez, clochettes ; sonnez, cloches ! Le Bonheur a marché côte à côte avec moi ; Mais la FATALITÉ ne connaît point de trêve : Le ver est dans le fruit, le réveil dans le rêve, Et le remords est dans l’amour : telle est la loi. – Le Bonheur a marché côte à côte avec moi. ## Nocturne parisien Paul Verlaine Verlaine_-_Poemes-saturniens_310.epub Texte alternatif au poème 1000500 À Edmond Lepelletier Roule, roule ton flot indolent, morne Seine. – Sous tes ponts qu’environne une vapeur malsaine Bien des corps ont passé, morts, horribles, pourris, Dont les âmes avaient pour meurtrier Paris. Mais tu n’en traînes pas, en tes ondes glacées, Autant que ton aspect m’inspire de pensées ! Le Tibre a sur ses bords des ruines qui font Monter le voyageur vers un passé profond, Et qui, de lierre noir et de lichen couvertes, Apparaissent, tas gris, parmi les herbes vertes. Le gai Guadalquivir rit aux blonds orangers Et reflète, les soirs, des boléros légers. Le Pactole a son or, le Bosphore a sa rive Où vient faire son kief l’odalisque lascive. Le Rhin est un burgrave, et c’est un troubadour Que le Lignon, et c’est un ruffian que l’Adour. Le Nil, au bruit plaintif de ses eaux endormies Berce de rêves doux le sommeil des momies. Le grand Meschascébé, fier de ses joncs sacrés, Charrie augustement ses îlots mordorés, Et soudain, beau d’éclairs, de fracas et de fastes, Splendidement s’écroule en Niagaras vastes. L’Eurotas, où l’essaim des cygnes familiers Mêle sa grâce blanche au vert mat des lauriers, Sous son ciel clair que raie un vol de gypaète, Rythmique et caressant, chante ainsi qu’un poète. Enfin, Ganga, parmi les hauts palmiers tremblants Et les rouges padmas, marche à pas fiers et lents En appareil royal, tandis qu’au loin la foule Le long des temples va hurlant, vivante houle, Au claquement massif des cymbales de bois, Et qu’accroupi, filant ses notes de hautbois, Du saut de l’antilope agile attendant l’heure, Le tigre jaune au dos rayé s’étire et pleure. – Toi, Seine, tu n’as rien. Deux quais, et voilà tout, Deux quais crasseux, semés, de l’un à l’autre bout D’affreux bouquins moisis et d’une foule insigne Qui fait dans l’eau des ronds et qui pêche à la ligne. Oui, mais quand vient le soir, raréfiant enfin Les passants alourdis de sommeil ou de faim, Et que le couchant met au ciel des taches rouges, Qu’il fait bon aux rêveurs descendre de leurs bouges Et, s’accoudant au pont de la Cité, devant Notre-Dame, songer, cœur et cheveux au vent ! Les nuages, chassés par la brise nocturne, Courent, cuivreux et roux, dans l’azur taciturne. Sur la tête d’un roi du portail, le soleil, Au moment de mourir, pose un baiser vermeil. L’hirondelle s’enfuit à l’approche de l’ombre, Et l’on voit voleter la chauve-souris sombre. Tout bruit s’apaise autour. À peine un vague son Dit que la ville est là qui chante sa chanson, Qui lèche ses tyrans et qui mord ses victimes ; Et c’est l’aube des vols, des amours et des crimes. – Puis, tout à coup, ainsi qu’un ténor effaré Lançant dans l’air bruni son cri désespéré, Son cri qui se lamente et se prolonge, et crie, Éclate en quelque coin l’orgue de Barbarie : Il brame un de ces airs, romances ou polkas, Qu’enfants nous tapotions sur nos harmonicas Et qui font, lents ou vifs, réjouissants ou tristes, Vibrer l’âme aux proscrits, aux femmes, aux artistes. C’est écorché, c’est faux, c’est horrible, c’est dur, Et donnerait la fièvre à Rossini, pour sûr ; Ces rires sont traînés, ces plaintes sont hachées ; Sur une clef de sol impossible juchées, Les notes ont un rhume et les do sont des la, Mais qu’importe ! l’on pleure en entendant cela ! Mais l’esprit, transporté dans le pays des rêves, Sent à ces vieux accords couler en lui des sèves ; La pitié monte au cœur et les larmes aux yeux, Et l’on voudrait pouvoir goûter la paix des cieux, Et dans une harmonie étrange et fantastique Qui tient de la musique et tient de la plastique, L’âme, les inondant de lumière et de chant, Mêle les sons de l’orgue aux rayons du couchant ! – Et puis l’orgue s’éloigne, et puis c’est le silence, Et la nuit terne arrive, et Vénus se balance Sur une molle nue au fond des cieux obscurs ; On allume les becs de gaz le long des murs, Et l’astre et les flambeaux font des zigzags fantasques Dans le fleuve plus noir que le velours des masques ; Et le contemplateur sur le haut garde-fou Par l’air et par les ans rouillé comme un vieux sou Se penche, en proie aux vents néfastes de l’abîme. Pensée, espoir serein, ambition sublime, Tout, jusqu’au souvenir, tout s’envole, tout fuit, Et l’on est seul avec Paris, l’Onde et la Nuit ! – Sinistre trinité ! De l’ombre dures portes ! Mané-Thécel-Pharès des illusions mortes ! Vous êtes toutes trois, ô Goules de malheur, Si terribles, que l’Homme, ivre de la douleur Que lui font en perçant sa chair vos doigts de spectre, L’Homme, espèce d’Oreste à qui manque une Électre, Sous la fatalité de votre regard creux Ne peut rien et va droit au précipice affreux ; Et vous êtes aussi toutes trois si jalouses De tuer et d’offrir au grand Ver des épouses Qu’on ne sait que choisir entre vos trois horreurs, Et si l’on craindrait moins périr par les terreurs Des Ténèbres que sous l’Eau sourde, l’Eau profonde, Ou dans tes bras fardés, Paris, reine du monde ! – Et tu coules toujours, Seine, et, tout en rampant, Tu traînes dans Paris ton cours de vieux serpent, De vieux serpent boueux, emportant vers tes havres Tes cargaisons de bois, de houille et de cadavres ! ## Marco Paul Verlaine Verlaine_-_Poemes-saturniens_310.epub Texte alternatif au poème 1000501 Quand Marco passait, tous les jeunes hommes Se penchaient pour voir ses yeux, des Sodomes Où les feux d’Amour brûlaient sans pitié Ta pauvre cahutte, ô froide Amitié ; Tout autour dansaient des parfums mystiques Où l’âme en pleurant s’anéantissait, Sur ses cheveux roux un charme glissait ; Sa robe rendait d’étranges musiques Quand Marco passait. Quand Marco chantait, ses mains sur l’ivoire Évoquaient souvent la profondeur noire Des airs primitifs que nul n’a redits, Et sa voix montait dans les paradis De la symphonie immense des rêves, Et l’enthousiasme alors transportait Vers des cieux connus quiconque écoutait Ce timbre d’argent qui vibrait sans trêves Quand Marco chantait. Quand Marco pleurait, ses terribles larmes Défiaient l’éclat des plus belles armes ; Ses lèvres de sang fonçaient leur carmin Et son désespoir n’avait rien d’humain ; Pareil au foyer que l’huile exaspère, Son courroux croissait, rouge, et l’on aurait Dit d’une lionne à l’âpre forêt Communiquant sa terrible colère Quand Marco pleurait. Quand Marco dansait, sa jupe moirée Allait et venait comme une marée, Et, tel qu’un bambou flexible, son flanc Se tordait, faisant saillir son sein blanc : Un éclair partait. Sa jambe de marbre, Emphatiquement cynique, haussait Ses mates splendeurs, et cela faisait Le bruit du vent de la nuit dans un arbre Quand Marco dansait. Quand Marco dormait, oh ! quels parfums d’ambre Et de chair mêlés opprimaient la chambre ! Sous les draps la ligne exquise du dos Ondulait, et dans l’ombre des rideaux L’haleine montait, rythmique et légère ; Un sommeil heureux et calme fermait Ses yeux, et ce doux mystère charmait Les vagues objets parmi l’étagère, Quand Marco dormait. Mais quand elle aimait, des flots de luxure Débordaient, ainsi que d’une blessure Sort un sang vermeil qui fume et qui bout, De ce corps cruel que son crime absout ; Le torrent rompait les digues de l’âme, Noyait la pensée, et bouleversait Tout sur son passage, et rebondissait Souple et dévorant comme de la flamme, Et puis se glaçait. ## César Borgia Paul Verlaine Verlaine_-_Poemes-saturniens_310.epub Texte alternatif au poème 1000502 PORTRAIT EN PIED Sur fond sombre noyant un riche vestibule Où le buste d’Horace et celui de Tibulle Lointains et de profil rêvent en marbre blanc, La main gauche au poignard et la main droite au flanc, Tandis qu’un rire doux redresse la moustache, Le duc CÉSAR en grand costume se détache. Les yeux noirs, les cheveux noirs et le velours noir Vont contrastant, parmi l’or somptueux d’un soir, Avec la pâleur mate et belle du visage Vu de trois quarts et très ombré, suivant l’usage Des Espagnols ainsi que des Vénitiens Dans les portraits de rois et de patriciens. Le nez palpite, fin et droit. La bouche, rouge, Est mince, et l’on dirait que la tenture bouge Au souffle véhément qui doit s’en exhaler. Et le regard errant avec laisser-aller Devant lui, comme il sied aux anciennes peintures, Fourmille de pensers énormes d’aventures. Et le front, large et pur, sillonné d’un grand pli, Sans doute de projets formidables rempli, Médite sous la toque où frissonne une plume Élancée hors d’un nœud de rubis qui s’allume. ## La Mort de Philippe II Paul Verlaine Verlaine_-_Poemes-saturniens_310.epub Texte alternatif au poème 1000503 À Louis-Xaxier de Ricard Le coucher d’un soleil de septembre ensanglante La plaine morne et l’âpre arête des sierras Et de la brume au loin l’installation lente. Le Guadarrama pousse entre les sables ras Son flot hâtif qui va réfléchissant par places Quelques oliviers nains tordant leurs maigres bras. Le grand vol anguleux des éperviers rapaces Raye à l’ouest le ciel mat et rouge qui brunit, Et leur cri rauque grince à travers les espaces. Despotique, et dressant au-devant du zénith L’entassement brutal de ses tours octogones, L’Escurial étend son orgueil de granit. Les murs carrés, percés de vitraux monotones, Montent droits, blancs et nus, sans autres ornements Que quelques grils sculptés qu’alternent des couronnes. Avec des bruits pareils aux rudes hurlements D’un ours que des bergers navrent de coups de pioches Et dont l’écho redit les râles alarmants, Torrent de cris roulant ses ondes sur les roches Et puis s’évaporant en des murmures longs, Sinistrement dans l’air du soir tintent les cloches. Par les cours du palais, où l’ombre met ses plombs, Circule – tortueux serpent hiératique – Une procession de moines aux frocs blonds Qui marchent un par un, suivant l’ordre ascétique, Et qui, pieds nus, la corde aux reins, un cierge en main, Ululent d’une voix formidable un cantique. – Qui donc ici se meurt ? Pour qui sur le chemin Cette paille épandue et ces croix long-voilées Selon le rituel catholique romain ? – La chambre est haute, vaste et sombre. Niellées, Les portes d’acajou massif tournent sans bruit, Leurs serrures étant, comme leurs gonds, huilées. Une vague rougeur plus triste que la nuit Filtre à rais indécis par les plis des tentures À travers les vitraux où le couchant reluit, Et fait papilloter sur les architectures, À l’angle des objets, dans l’ombre du plafond, Ce halo singulier qu’on voit dans les peintures. Parmi le clair-obscur transparent et profond S’agitent effarés des hommes et des femmes À pas furtifs, ainsi que les hyènes font. Riches, les vêtements des seigneurs et des dames, Velours, panne, satin, soie, hermine et brocart, Chantent l’ode du luxe en chatoyantes gammes, Et, trouant par éclairs distancés avec art L’opaque demi-jour, les cuirasses de cuivre Des gardes alignés scintillent de trois quart. Un homme en robe noire, à visage de guivre, Se penche, en caressant de la main ses fémurs. Sur un lit, comme l’on se penche sur un livre. Des rideaux de drap d’or roides comme des murs Tombent d’un dais de bois d’ébène en droite ligne, Dardant à temps égaux l’œil des diamants durs. Dans le lit, un vieillard d’une maigreur insigne Égrène un chapelet, qu’il baise par moment, Entre ses doigts crochus comme des brins de vigne Ses lèvres font ce sourd et long marmottement Dernier signe de vie et premier d’agonie, – Et son haleine pue épouvantablement. Dans sa barbe couleur d’amarante ternie, Parmi ses cheveux blancs où luisent des tons roux Sous son linge bordé de dentelle jaunie, Avides, empressés, fourmillants, et jaloux De pomper tout le sang malsain du mourant fauve, En bataillons serrés vont et viennent les poux. C’est le Roi, ce mourant qu’assiste un mire chauve, Le Roi Philippe Deux d’Espagne, – Saluez ! – Et l’aigle autrichien s’effare dans l’alcôve, Et de grands écussons, aux murailles cloués, Brillent, et maints drapeaux où l’oiseau noir s’étale Pendent deçà delà, vaguement remués !… – La porte s’ouvre. Un flot de lumière brutale Jaillit soudain, déferle et bientôt s’établit Par l’ampleur de la chambre en nappe horizontale ; Porteurs de torches, roux, et que l’extase emplit, Entrent dix capucins qui restent en prière : Un d’entre eux se détache et marche droit au lit. Il est grand, jeune et maigre, et son pas est de pierre, Et les élancements farouches de la Foi Rayonnent à travers les cils de sa paupière ; Son pied ferme et pesant et lourd, comme la Loi, Sonne sur les tapis, régulier, emphatique ; Les yeux baissés en terre, il marche droit au Roi. Et tous sur son trajet dans un geste extatique S’agenouillent, frappant trois fois du poing leur sein ; Car il porte avec lui le sacré Viatique. Du lit s’écarte avec respect le matassin, Le médecin du corps, en pareille occurrence, Devant céder la place, Âme, à ton médecin. La figure du Roi, qu’étire la souffrance, À l’approche du fray se rassérène un peu. Tant la religion est grosse d’espérance ! Le moine cette fois ouvrant son œil de feu Tout brillant de pardons mêlés à des reproches, S’arrête, messager des justices de Dieu. – Sinistrement dans l’air du soir tintent les cloches. Et la Confession commence. Sur le flanc Se retournant, le roi, d’un ton sourd, bas et grêle, Parle de feux, de juifs, de bûchers et de sang. – « Vous repentiriez-vous par hasard de ce zèle ? Brûler des juifs, mais c’est une dilection ! Vous fûtes, ce faisant, orthodoxe et fidèle. » – Et se pétrifiant dans l’exaltation, Le Révérend, les bras en croix, tête dressée, Semble l’esprit sculpté de l’Inquisition. Ayant repris haleine, et d’une voix cassée, Péniblement, et comme arrachant par lambeaux Un remords douloureux du fond de sa pensée, Le Roi, dont la lueur tragique des flambeaux Éclaire le visage osseux et le front blême, Prononce ces mots : Flandre, Albe, morts, sacs, tombeau. – « Les Flamands, révoltés contre l’Église même, Furent très justement punis, à votre los, Et je m’étonne, ô Roi, de ce doute suprême. Poursuivez. » – Et le Roi parla de don Carlos. Et deux larmes coulaient tremblantes sur sa joue Palpitante et collée affreusement à l’os. – « Vous déplorez cet acte, et moi je vous en loue ! L’Infant, certes, était coupable au dernier point, Ayant voulu tirer l’Espagne dans la boue De l’hérésie anglaise, et de plus n’ayant point Frémi de conspirer – ô ruses abhorrées ! – Et contre un Père, et contre un Maître, et contre un Oint ! » – Le moine ensuite dit les formules sacrées Par quoi tous nos péchés nous sont remis, et puis, Prenant l’Hostie avec ses deux mains timorées, Sur la langue du Roi la déposa. Tous bruits Se sont tus, et la Cour, pliant dans la détresse, Pria, muette et pâle, et nul n’a su depuis Si sa prière fut sincère ou bien traîtresse. – Qui dira les pensers obscurs que protégea Ce silence, brouillard complice qui se dresse ? – Ayant communié, le Roi se replongea Dans l’ampleur des coussins, et la béatitude De l’Absolution reçue ouvrant déjà L’œil de son âme au jour clair de la certitude. Épanouit ses traits en un sourire exquis Qui tenait de la fièvre et de la quiétude. Et tandis qu’alentour ducs, comtes et marquis, Pleins d’angoisses, fichaient leurs yeux sous la courtine L’âme du Roi mourant montait aux cieux conquis. Puis le râle des morts hurla dans la poitrine De l’auguste malade avec des sursauts fous : Tel l’ouragan passe à travers une ruine. Et puis, plus rien ; et puis, sortant par mille trous, Ainsi que des serpents frileux de leur repaire, Sur le corps froid les vers se mêlèrent aux poux. – Philippe Deux était à la droite du Père.